Du tombeau de Jovin (IIIe-IVe) à une chapelle rayonnante de la cathédrale de Reims

Du tombeau de Jovin (IIIe-IVe siècle, Musé historique Saint-Remi) à un chapiteau d’une chapelle rayonnante de la cathédrale de Reims (années 1210)

1- Illustration à la fin du célèbre livre de Panofsky : La Renaissance et ses avant-courriers dans l’art d’occident, voir aussi page 65 et ses notes

2 – Au Musée historique Saint-Remi (carte postale VdR, photo Meulle) : la face avant du « tombeau de Jovin » ; au centre et à droite, la chasse au lion avec le défunt (Jovin ?) à cheval ; en dessous, un des auxiliaires « gaulois » ( chevelure barbare…) [ voir plus bas le poster Archéométrie 2011]

– Le chapiteau en question, à proximité de traces de polychromie ; photographie récente ( JJV) , 13/5/2011, depuis le passage champenois (à mi-hauteur de pilier), avec l’aide de l’entreprise Noël (pose des vitraux de Knoebel)

[voir localisation du chapiteau à la fin de la notice du 6 mai 2010, L’Album de la cathédrale de Reims de 1899]

Enjeu de l’histoire (cf. Hérodote, l’enquête…) à raconter : si la comparaison et l’explication de Panofsky ont un fondement de réalité, le tombeau de Jovin « conservé à Reims depuis des temps immémoriaux… » cf. page 65, était déjà visible à Reims (à Saint-Nicaise…) au tout début du XIIIe siècle. Le premier témoignage écrit de sa présence à Reims remonte, actuellement, au savant rémois et « syndic » du Conseil de ville, Nicolas Bergier, en 1622 dans « Histoire des grands chemins de l’empire romain« . Par ailleurs, cette petite mention de Panofsky des années 1950 mais remontant à un article de 1927, semble avoir influencé l’historiographie allemande de ce tombeau de chasse au lion, particulièrement abouti et signifiant (Rodenwaldt 1944, Andreae 1977 à 1985): voir la CAG-Marne/Reims (51/2, Paris, 2010, p. 319), alors qu’en France, seul J-J. Hatt en a parlé récemment (1966…).

Notice en cours : 1 – dossier iconographique, localisation et datation 2 – dossier iconologique, bibliographie et historiographie

1 – dossier iconographique, localisation et datation

Pour le moment, on ne sait pas comment Panofsky a eu connaissance de ce chapiteau et comment il a utilisé la photographie commentée et publiée dans l’édition française de 1976 ; cette photographie n’est ni de bonne qualité, ni surtout référencée et localisée dans la cathédrale ; seule la datation, « 1220-1225 », laisse supposer que le chapiteau est dans la partie Est de la cathédrale…. Grâce aux notes et références des éditions de 1976 et 1990 on sait maintenant que les deux illustrations utilisées par Panofsky pour l’édition et vraisemblablement aussi pour la conférence initiale de 1952 sont issues d’une étude, bien plus ancienne et publiée en 1927 (voir plus bas : détails bibliographiques), au sujet de la chronologie des quatre architectes bâtisseurs de la cathédrale de Reims ; le légendage était alors « Reims, cathédrale, chapiteau du chœur »

Il est sûr (angle de prise de vue différent) que Panofsky n’a pas utilisé la photographie de Lajoie publiée, légendée et localisée dans l’album Demaison – Jadart de 1899-1904 [voir la notice L »Album de la cathédrale de Reims » de 1899].

C’est cependant grâce à l’avant-dernière planche de cet Album de la cathédrale (légendée : « Chapiteau du 3me Pilier des Chapelles de l’Abside ») que la localisation de ce chapiteau, peu connu et peu visible, a pu être refaite en mai 2011.

Dans la collection de photographies de J. Trompette des années 1890, conservée dans des portefolios de la Bibliothèque Municipale de Reims et réalisée dans les années 1890, on trouve une photographie de ce « chapiteau » sans autre légende… (BMR Carnegie, cote du Catalogue iconographique XIII-II, n° 352 ; page 116) (12-151)

Iconologie
E. Panofsky, H. Faucillon, J. Adhémar, etc. : de l’influence de l’art antique sur l’art médiéval, au sujet d’un chapiteau de la cathédrale comparé par Panofsky au tombeau de Jovin.

Cette photographie du catalogue Trompette ressemble bien à celle publiée par Panofsky en 1927 et plus tard ; il est, pour le moment difficile de savoir comment les clichés de la collection Trompette, qui n’ont pas été publiés, ont pu être diffusés et connus de Panofsky…
Localisation complémentaire au croquis d’après Grodecki à la fin de la notice 14 ; grâce à un dessin axonométrique en 3D d’Alain Villes, publié dans « Reims, la grâce d’une cathédrale » page 51 (2010-2011). Ce chapiteau peut donc être daté de la fin de la première campagne menée par Gaucher de Reims.

Remarque de logistique iconographique :
la documentation iconographique au sujet des sculptures de la cathédrale de Reims est immense; elle est en partie numérisée et est accessible de différentes façons : globalement, à partir du site de la Médiathèque du Patrimoine et de ses bases de données ou, ponctuellement, à partir du site de la DRAC consacré à la cathédrale ; il serait bien utile que cette iconographie de la sculpturede la cathédrale soit micro-géo-référencée et localisable ainsi d’une façon rapide et sûre…
A l’époque où les archéologues de terrain en sont à travailler en « unités stratigraphiques » et en catalogues d’objets ou typologies, consultables en ligne sur les chantiers à l’échelle au moins d’une ville entière (exemple : Lyon), il serait normal et souhaitable qu’un monument comme la cathédrale de Reims puisse bénéficier d’une telle imagerie réalisable à partir des bases de données existantes…; dans les années 80, un projet de  » disque 54000 images » avait été envisagé…

Vocable et place de la chapelle :
La chapelle à l’entrée de laquelle se trouve ce chapiteau, présenté, en 1952-1966, seulement d’un point de vue d’une comparaison des formes par Panofsky, porte actuellement le vocable de Saint-Joseph et avait le vocable antérieur de Saint-Remi : il faudrait le vérifier par une suite chronologique remontant au vocable primitif.

Il semble bien, sous réserve de vérifications détaillées, que ce chapiteau représentant un centaure avec un bouclier rappelant celui du Gaulois du « tombeau de Jovin » soit le seul qui soit historié parmi tous ceux des piles de chapelles rayonnantes qui ne semblent être que végétaux.

2 – dossier iconologique, historiographie, bibliographie et crédit documentaire

… dossier en cours… Centaure et Travaux d’Hercule (massue, hydre de Lerne…), signification du thème iconographique de la chasse au lion et appropriation chrétienne précoce… (Andreae), réédition de l’ouvrage de J. Adhémar avec préface de Léon Pressouyre sur le « focillonisme », CTHS, 1996.

Éléments du dossier : a] étude iconologique de Panofsky en 1927, b] les mentions par Jean Adhémar du sarcophage de Jovin et des sarcophages d’Arles dans « Influences antiques dans l’art du Moyen Âge français » (1939-1996), c] la reprise de la comparaison formelle par Panofsky en 1952-1976, d] le point sur le sarcophage « tombeau de Jovin » du Musée Historique Saint-Remi : marbre identifié comme venant de Marmara et non de Carrare, historiographie, contexte historique, carrière du généralissime Jovin, sa conversion au christianisme, etc. (Vincent Barbin, Jean-Jacques Valette, Gegena, à paraître).

a- E. Panofsky en 1927 :

En 1927 dans le « Journal pour l’Histoire de l’Art » E. Panofsky publie un gros article (presque 30 pages) consacré à l’histoire successive des quatre maitres-architectes de la cathédrale de Reims. Il s’y intéresse essentiellement à la chronologie des travaux de  la construction architecturale (cf. l’analyse critique dans le ch. 2 « sur la recherche dans l’entre-deux-guerres de Panofsky à Reinhardt » par A. Villes, 2009).

Pour mieux caractériser le « 1er architecte » (c’est-à-dire pour lui et traditionnellement, Jean le Loup), Panofsky qui est un spécialiste d’iconographie et de sculpture, insiste, p. 70, sur la volonté de ce maître qui serait de synthétiser le style rigide d’Amiens et le traditionalisme antiquisant du principal atelier rémois d’alors, celui du groupe de la Visitation et de « l’homme à tête d’Ulysse » (qualificatif issu d’Émile Mâle en 1920…) ; c’est donc dans cette perspective qu’il ajoute une longue note illustrée (illustrations 5 et 6 : « Reims, musée lapidaire, détail du dit sarcophage de Jovin » et « Reims, cathédrale, chapiteau du chœur » (voir plus bas pour l’origine des photographies). Pour lui, il n’est pas sans intérêt de montrer l’imitation de l’antique dans la propre expression plastique des sculpteurs en évoquant un chapiteau représentant un être merveilleux et mythique, croisement d’un centaure et d’une sirène, qui combat, armé d’un bouclier, un petit monstre du genre des harpies ; ce relief est une transcription médiévale d’une composition de sarcophage antique, plus précisément d’un détail du soi-disant sarcophage de Jovin, déjà probablement là [à Reims…] à l’époque romaine, où un guerrier à terre se protège d’un lion grâce à son bouclier. Pour montrer cette ressemblance, Panofsky pointe la similitude du drapé retombant des épaules et passant de l’épaule gauche sous le bras du premier plan ; il pointe aussi la chevelure sauvage et emporté vers l’arrière. Ces similitudes sont traduites selon lui dans une expression médiévale qui montre pourtant une influence antique mais sont exprimées dans un arrangement de l’imaginaire médiéval fabuleux.
Panofsky souligne aussi un autre emprunt de forme et de détails : le ceinturon lancéolé autour du ventre du centaure rappelle les colliers des chiens de chasse du sarcophage… et la patte du lion, au premier plan du tombeau et appuyant sur le bouclier du guerrier à terre, est devenu la petite tête du monstre que combat le centaure.

Panofsky n’en écrit pas plus, en particulier sur le contexte de ces deux œuvres, pour sa comparaison seulement iconologique et formelle ; du chapiteau il n’a dû voir que la photographie issue du catalogue Trompette car ce relief historié n’est pas présenté ailleurs, semble-t-il  (album Vitry de 1915-1919, album Moreau-Nellaton de 1915, E. Male 1920… ; resterait à vérifier les recueils allemands, ex. Dehio-Bezold, des années 1890…). Pour le sarcophage « de Jovin », il a pu consulter la longue notice d’Espérandieu de 1913 dans le Recueil général
Sa description-interprétation du centaure est elle-même incomplète car il semble bien ignorer qu’il combat avec une belle massue, emblème indéniable d’Hercule dans ses travaux, dans ce cas les harpies deviendraient l’Hydre de Lerne ! [voir plus bas].

b- J. Adhémar en 1928-31-39

A la même époque, Jean Adhémar (1908-1987), chartiste et élève d’Henri  Focillon (1881-1943) travaille en thèses (des Chartes puis d’État) sur ce sujet des influences de l’art antique. Il finit par publier sa thèse, juste avant la guerre, dans le Journal de l’Institut Warburg, à Londres en 1939, où il a fréquenté, avec influences réciproques, E. Panofsky : « Influences antiques dans l’art du Moyen-âge français » (plus de 300 p. illustrées dans  S.W.I. n° 7) ; il ne semble pas avoir publié en France sur ce sujet de l’Antiquité, sauf un article en 1932 sur un chapiteau de Vézelay.

Ce n’est que bien après la guerre 39-45 que cette thèse est connue et utilisée en France mais quand le « focillonisme » est délaissé et surtout quand les études sur la Renaissance, la perspective, l’économie des arts prennent le pas. Voir la réédition facile d’accès, en poche, avec surtout une présentation historiographique de Léon Pressouyre et une biblio complète (CTHS 1996).

Adhémar p. 78-79, petites allusions : les sarcophages antiques de l’école d’Arles, le Tombeau de Carloman et le Tombeau de Jovin à Reims

 

Rédaction juin 2011 © JJ Valette pour le Rha

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